sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Tous les robots s’appellent Alex

Jean Bury

Mots & Légendes

3 mai 2020

Éradiquée par un virus, l'espèce humaine a disparu depuis deux millénaires. Même le Gondwana, un immense vaisseau spatial, espoir de survie, n'a su sauver les hommes. Infectés eux aussi, les derniers hommes se sont tous éteints à son bord. Depuis il tourne dans l'espace, commandé par une intelligence artificielle, "Père", dernier gardien du souvenir du monde des hommes. Mais si cette I.A. n'est qu'une voix, A-Lex, lui, est un cyborg très performant. Crée par Père à l'image de l'Homme, A-Lex a grandi seul, en se conformant aux ordres de son créateur. Mais avec l'adolescence arrivent les questions et la rébellion. Le petit cyborg va chercher des réponses et découvrir le secret de sa création, bousculant à jamais le cours de sa vie.

Un texte à la fois philosophique et poétique qui, malgré sa brièveté, interroge sur sur de vastes questions existentielles. Qu'est-ce qu'un homme ? Grégaire par nature, l'homme peut-il vivre seul ? Comment se construire sans passé ni perspective d'avenir ?
Toutes questions fort intéressantes, mais malheureusement pas assez développées ici. A-Lex est un personnage attachant dans sa quête de savoirs et on aurait aimé l'accompagner encore un bout de chemin...
Une belle écriture, immersive au point qu'on se sent flotter dans l'espace à bord du vaisseau et un auteur qu'on aura plaisir à retrouver dans un texte plus long.

La peste
7,50
28 avril 2020

Cela avait commencé tranquillement, lors d'un printemps comme les autres. Quelques malades, quelques décès. Rien de grave, rien d'important, pas de quoi bouleverser le quotidien, pas de quoi se sentir concerné. Et puis, le nombre de malades a augmenté, s'est envolé... Finalement, il fallait peut-être s'y intéresser à cette maladie mortelle. Prises au dépourvu, les autorités ont mis du temps à prendre la mesure du problème, ont tâtonné, ont esquivé, pour enfin décréter prendre des mesures radicales :une mise en quarantaine généralisée, l'isolement des malades, l'ouverture de lieux entièrement dédiés aux nouveaux patients. Et le quotidien a bel et bien été bouleversé. Par l'isolement, la séparation d'avec des êtres chers. Par la peur d'être infecté. Par les chiffres de plus en plus hauts énoncés tous les jours. Par la possibilité que cela n'arrive pas qu'aux autres. Dans les hôpitaux surchargés, les médecins n'ont pu que constater l'absence de lits, la pénurie de matériel, le manque de médicaments, certes commandés mais qui tardent à arriver, les tentatives pour trouver un remède efficace. Et ils ont du s'habituer à l'impuissance, à la mort. Dans l'épreuve, certains se sont révélés égoïstes, centrés sur eux-mêmes, prêts à tout pour briser la quarantaine ou à tirer profit de la crise. D'autres ont remué des montagnes pour aider, soulager, se mettre à la disposition de la communauté. La maladie touchait tout le monde, les riches, les pauvres, les vieux, les jeunes. Mais bien sûr les plus pauvres, entassés dans des appartements exigus, étaient les premiers atteints. Dans les commerces, les vivres manquaient et des queues se formaient devant les vitrines de moins en moins approvisionnées. Les familles tentaient de voir leurs malades mais les hôpitaux étaient interdits au public. Les enterrements se faisaient à huis-clos, les larmes étaient solitaires. On espérait qu'avec l'été, la maladie perdrait peut-être en virulence mais cet espoir fut vain. La chaleur écrasante exacerbait les susceptibilités mais laissait le virus de marbre. Et les plages fermées ne pouvaient être une consolation pour ces confinés en mal de liberté. Les médecins qui attendaient une baisse significative des cas se retrouvèrent avec un ''plateau'', maigre résultat mais qui constituait une respiration pour ces pauvres hères confrontés quotidiennement à la mort, ne comptant plus les heures passées aux côtés de patients agonisants.
Ainsi les médecins soignaient, les bénévoles aidaient, les curés priaient, les fossoyeurs enterraient et le miracle eu lieu. La maladie se retira lentement, laissant derrière elle la peine et le deuil. On disait qu'il y aurait un avant et un après l'épidémie. Et on avait pensé à l'après, forcément. On le voyait joyeux, festif. Il fut doux-amer...

Bien sûr c'était Oran, c'étaient les années 40, c'était la peste comme métaphore du nazisme...
Mais cela pourrait être la France, l'année 2020, le coronavirus. Et c'était inquiétant, voire angoissant, de constater que l'impuissance face à une épidémie est la même, que les moyens mis en œuvre pour la combattre sont les mêmes, que ce texte aurait pu être écrit aujourd'hui.
Lire cette œuvre dans le contexte actuelle lui apporte une lumière particulière. Il y a quelques mois encore, on aurait parlé de la guerre, du nazisme, des camps, on aurait analysé les personnalités du docteur Rieux et des divers protagonistes, on aurait peut-être évoqué une lecture laborieuse, un texte exigeant, une certaine lenteur, une absence d'intrigue. Mais menacé par un virus potentiellement mortel, confiné, privé de libertés, le lecteur de 2020 cherche (et trouve) dans "La peste", les similitudes avec ce qu'il expérimente au quotidien et se trouve immergé dans un classique qui entre en résonance avec son propre vécu.
Une expérience dramatiquement étrange.

Les suicidées
21 avril 2020

La BEP est morte, vive la BREP !
Après le démantèlement de la Brigade d'Enquêtes Prioritaires de Bradfield et la démission de Carol Jordan, son équipe a rejoint d'autres brigades mais tous se languissent de leurs missions spéciales et de leur cheffe.
Dans les hautes sphères du pouvoir, on aimerait voir renaître la BEP mais sous une autre forme. Il s'agirait de la Brigade Régionale d'Enquêtes Prioritaires, chargée d'élucider les crimes dans tout le nord de l'Angleterre. Pour la diriger : Carol Jordan, bien sûr ! Mais l'ex-flic retape une grange au fin fond de la campagne et panse ses blessures à la vodka. Pourtant, certaines circonstances vont l'obliger à reprendre le collier et grâce à son ami, le psychologue et profiler, Tony Hill, à, peut-être, arrêter la bouteille.
Avant les débuts officiels de la BREP, histoire de se mettre en jambes, l'équipe se penche sur plusieurs suicides qui ont attiré l'attention de Tony. Des femmes, féministes convaincues, ont tenu des propos engagés qui ont déplu à certains hommes. Harcelées, insultées, menacées sur internet, ces femmes de caractère ont fini par craquer et mettre fin à leurs jours. Mais Tony ne croit pas au suicide...

C'est toujours un plaisir de retrouver le duo emblématique de Val McDermid. Carol et Tony dont on connaît les failles et aussi les rapports houleux sont ici sur la voie de la réconciliation et même si l'inspectrice rue dans les brancards, le profiler est bien décidé à lui apporter toute l'aide possible pour lui faire abandonner la bouteille. Autour d'eux, la belle équipe se reforme avec soulagement tant ils ont tous hâte de quitter les tâches subalternes dans lesquelles ils ont été cantonnés par une hiérarchie jalouse des prérogatives de la défunte BEP.
L'enquête ronronne gentiment et ne surprendra pas les lecteurs de l'auteure qui en profite pour faire passer ses messages féministes et LGBT, avec raison d'ailleurs, car on ne dira jamais assez combien est juste la cause des femmes qui réclament justice et égalité et combien elles suscitent de haine chez certains hommes qui se sentent attaqués dans leur soi-disant virilité.
Cependant, Val McDermid est en petite forme. L'intrigue traîne misérablement en longueur pour s'achever en feu d'artifice grâce à des enquêteurs très très inspirés. On tombe dans la facilité où l'intuition tombée du ciel prend le pas sur la recherche d'indices.
Les fans apprécieront tout de même ces retrouvailles avec Carol Jordan et la perspective de nouvelles enquêtes avec la BREP. À suivre.

Battle Royale, roman
9,90
19 avril 2020

Pour la classe de 3èB du collège municipal de Shiroiwa, ce qui aurait dû être un sympathique voyage scolaire se transforme en cauchemar lorsque, après avoir été endormis par un gaz, ils se réveillent dans une salle de classe inconnue devant trois soldats armés et un homme qui prétend être leur nouveau professeur principal. La surprise passée, s'installe la terreur. Leur classe a été choisie pour participer au Programme. Et le principe en est simple : ils sont 42 et à la fin il n'en restera qu'un. Lâchés sur une île déserte de la mer de Seto, ils ont pour seule consigne de s'entretuer...

Dans un Japon devenu La Grande République d'Asie, un régime totalitaire commandé par un Reichsführer, le Programme peut concerner à tout moment n'importe laquelle des classes de 3è. Les élèves sont alors isolés, souvent sur une île, armés et le cou enserré d'un collier explosif qui permet de les localiser et de les éliminer s'ils pénètrent dans une zone interdite ou si le commandant estime que le jeu traîne en longueur.
Bien sûr c'est un choc pour ces adolescents qui n'imaginaient pas devoir un jour faire du mal à un camarade de classe, un ami peut-être. Certains, naïfs, ne peuvent croire qu'un des leurs se prendra au jeu et pourtant, la 3èB du collège municipal de Shiroiwa n'est pas composée d'enfants de choeur. C'est une classe hétéroclite avec ses sportifs, ses geeks, ses mauvais garçons, et les filles ne sont pas en reste, parmi elles, certaines sont douces, amoureuses, bonnes élèves, d'autres sont plus délurées, pragmatiques, prêtes à tout pour sauver leur peau.
Car là est bien le problème auxquels ils seront confrontés : à qui se fier ? Quand les amis d'hier deviennent des ennemis sanguinaires, quand accorder sa confiance peut s'avérer fatal, on ne peut plus compter que sur soi-même et affronter son destin.
Parmi les élèves, Shûya Nanahara, sportif accompli et fan de rock américain, une musique jugée subversive par le pouvoir en place, imagine réunir ses camarades pour tenter d'attaquer les militaires qui les surveillent. Mais cela reste un vœu pieux et très vite les morts s'enchaînent. Pourtant, il réussit à retrouver la jolie Noriko dont son meilleur ami était amoureux et s'associe à Kawada, un nouvel élève venu de Kobé. Le trio ainsi constitué va essayer de survivre, porté par Kawada qui aurait LA solution pour s'évader de l'île. Mais pour cela il faut survivre au milieu des tirs, des attaques surprises, des trahisons, des faux rapprochements...
Souvent comparé à Hunger Games, Battle Royale est à la fois plus dur et plus fin que son célèbre successeur. Plus dur parce que le sang coule à flots, que les meurtres sont décrits avec minutie dans toute leur horreur, parce qu'il ne faut s'attacher à aucun personnage tant il est susceptible, bon ou mauvais, de se faire trucider la page suivante. Et plus fin parce que la psychologie des personnages est plus approfondie et les mécanismes de survie mieux analysés. C'est aussi un roman plus politique, un pamphlet contre le Japon, décrit comme une société obéissante, peu prompte à se rebeller contre les décisions iniques du pouvoir, un pays apte à basculer vers la dictature avec l'accord tacite d'un peuple de moutons.
Mais Koushun Takami sait doser ses effets et au milieu de toute cette noirceur il ménage à son lecteur des plages d'éclaircies illuminées par l'amour, l'amitié vraie et la possibilité pour chaque individu de rester humain et intègre en toute circonstance. Ainsi que de vraies pistes de réflexion sur les sentiments, la confiance, l'instinct de survie, le sens moral, la politique.
Même si le style n'est pas fabuleux, Battle Royale se dévore tout de même de bout en bout et réserve son lots de surprises jusqu'à la toute fin. Glaçant et réaliste.

Barcelona

Presses de la Cité

23,00
10 avril 2020

Barcelone, 1874. Après six années d'exil à Londres, Gabriel Camarasa est de retour dans sa ville natale et s'apprête à faire sa rentrée à l'Ecole d'architecture quand il manque de se faire renverser par le tramway dont les chevaux se sont emballés, rendus fous par la fumée d'un incendie. Et, si Gabriel est sauvé in extremis par un élégant jeune homme, les bureaux de la Gazette du Soir ne sont plus que cendres fumantes. Très vite, il oublie ce fait divers quand, à sa très grande joie, il retrouve son sauveur devant son école. Il s'agit d'Antoni Gaudi, lui aussi aspirant architecte; un excentrique qui devient très vite son meilleur ami. Mais bientôt, cette affaire d'incendie se rappelle à sa mémoire. En effet, son père, un homme d'affaires en vue, décidé à diversifier ses activités, a pris la tête des Nouvelles Illustrées, concurrent de la Gazette. Et la rumeur enfle dans la ville. Sempronio Camasara serait non seulement à l'origine du sinistre mais il serait revenu à Barcelone pour faire tomber la République et restaurer les Bourbons sur le trône d'Espagne. D'abord sceptique, Gabriel doit se résoudre à accepter qu'il ne connaît ni son père, ni ses affaires. Et même s'il s'en est toujours tenu éloigné, il est bien obligé de s'impliquer quand Sempronio est accusé de meurtre et arrêté. Avec Gaudi son nouvel ami, et Fiona, une journaliste- illustratrice anglaise dont il est amoureux, il se lance dans une enquête qui, il l'espère, disculpera son père.

Bienvenue à Barcelone ! Bouillonnante et mystérieuse, la cité catalane dévoile ses secrets et ses complots sous la plume inspirée de Daniel Sanchez Pardos. Dans un contexte politique tendu, entre partisans de la république en place et bourbonnistes, l'auteur a eu la bonne idée de faire du célèbre architecte Antoni Gaudi l'un de ses personnages. Au côté du candide Gabriel, Gaudi, encore étudiant, apparaît comme une sorte de dandy arrogant, fin connaisseur des bas fonds de la ville, aux facultés de déduction dignes de Sherlock Holmes. Mais la gente féminine n'est pas en reste avec la soeur de Gabriel, Margarita, jeune fille de bonne famille, intelligente et curieuse et Fiona, l'anglaise rousse incendiaire qui, d'un coup de crayon affûté, dessine les scènes de crime avec un réalisme effrayant. Quatre jeunes gens aux caractères différents, réunis par un soif de vivre et d'expérimenter propre à leur âge. Avec eux, on découvre aussi bien les salons huppés que les ruelles obscures, les soirées alcoolisées, les paradis artificiels, les goûters bien comme il faut. A l'opposé de cette jeunesse qui se cherche, qui expérimente, qui rêve aussi de révolution, les adultes ourdissent, dans le plus grand secret, des complots politiques en vue de mettre le jeune Alphonse, exilé en France, sur le trône d'Espagne, dans le but pas toujours avoué de s'attirer la gratitude et les faveurs du souverain.
Dans le contexte historique de 1874, Daniel Sanchez Pardos nous livre un polar historique passionnant entre conspirations, amitiés, amours et trahisons dans une Barcelone d'ombres et de lumières. Magique !