sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

14-18 T01, Le Petit Soldat (Août 1914)

Le Petit Soldat (Août 1914)

Delcourt

14,95
26 mai 2019

La fête foraine bat sont plein dans un petit village de la France profonde. Ils sont huit amis à prendre du bon temps entre le flirt, les tours de manège et le tir à la carabine. Riches ou pauvres, forts en gueule ou réservés, ils aiment prendre une cuite, rire, se confier, se quereller, parfois même en venir aux mains, unis depuis les bancs de l'école communale. Mais en ce 1er août 1914, la fête est gâchée par l'appel à la mobilisation générale. Ils le savent, ils vont devoir combattre contre les allemands. Et, le 3 août, Louis, Jacques, Maurice, Armand, Denis, Arsène, Pierre et Jules partent pour le front, certains d'être de retour dans quelques semaines...

Une bonne entrée en matière pour cette série qui se propose de raconter, de manière très réaliste, la première guerre mondiale. Ce premier tome montre le contraste entre l'état d'esprit des soldats, persuadés que le conflit ne saurait s'éterniser, et la confrontation avec la dure réalité d'une guerre, meurtrière dès les premiers jours. Corbeyran insiste aussi sur l'incompétence des gradés, prêts à sacrifier leurs hommes plutôt que de reconnaître leurs erreurs. Nos huit héros se rendent vite compte qu'ils ne sont que de la chair à canon et que les Allemands ne seront pas leurs seuls ennemis.
Le scénario est efficace, bien documenté, très rythmé. Les décors sont très réalistes. En revanche, le nombre important de personnages porte à confusion. On a du mal, de prime abord, à différencier les huit jeunes hommes et leurs petites amies.
Pas original mais instructif.

Gwendy et la boîte à boutons
25 mai 2019

En cet été 1974, Gwendy Peterson s'impose tous les matins un footing qui se termine en haut des ''marches des suicidés''. Elle a 12 ans, des lunettes et quelques kilos en trop mais elle est bien décidée à prendre son destin en main et à maigrir avant d'entrer au collège. Hors de question qu'on la surnomme encore Bibendum, comme le fait la petite frappe du quartier, Francky Stone. Ses efforts commencent à porter leurs fruits quand, un matin comme les autres, un inconnu l'aborde et lui offre une mystérieuse boîte en acajou. Peu d'explications, quelques recommandations et l'homme disparaît, laissant Gwendy seule avec la boîte. Sur le dessus, des rangées de boutons de couleurs, par paires, sauf le rouge et le noir qui sont uniques. Une boîte effrayante et pourtant...Soudain tout lui réussit : kilos envolés, examens réussis, amies populaires, famille réunie...Pourtant, ce secret lui pèse, la boîte n'est pas seulement source de joie, c'est aussi une responsabilité et des tentations...

Castle Rock, une boîte aux pouvoirs magiques, de l'angoisse et des drames, on est en territoire connu, dans l'univers confortable de Stephen King, celui où l'enfance déraille à cause d'un petit grain de sable qu'on ne peut écarter en soufflant simplement dessus. Cette fois, le maître de l'horreur s'est associé à Richard Chizmar pour un format court, à l'intrigue rapide mais tout de même riche en émotions. Sombre sans être franchement noir, ce roman est plutôt un conte fantastique, une allégorie sur la misère du monde. Dès les premières pages on prend fait et cause pour la pauvre Gwendy, une enfant sensible mais déterminée, qui doit grandir, mûrir et surtout veiller sur une boîte dont elle ne maîtrise pas les pouvoirs. Entre raison et curiosité, haine et addiction, il lui faut bien du courage pour résister à son emprise, la garder hors de portée de gens mal intentionnés et se garder de ses éventuels méfaits.
Ce n'est certes pas le livre du siècle mais c'est un plaisir de se promener à nouveau à Castle Rock, la petite ville du Maine qui n'en finit pas de subir les effets néfastes de l'imagination fertile de Stephen King qui en a fait son terrain de jeu préféré.

Un mort à l'hôtel Koryo, roman
16 mai 2019

Pyongyang, Corée du Nord. L'inspecteur O. planque, contre son gré, dans les collines environnants la ville. Sa mission est simple : photographier une voiture censée passer sur l'Autoroute de la Réunification. Quand la voiture arrive - haut de gamme, rapide, flambant neuve et sans plaques – O. ne peut pas mener à bien sa mission, la pile de son appareil est vide. De retour au bureau de l'unité 826 du Ministère de la Sécurité Publique, une surprise l'attend. Le capitaine Kim de la Sécurité militaire et le directeur adjoint Kang de la Direction du renseignement l'accueillent avec des questions, des soupçons, des menaces voilées. Pour le protéger d'éventuelles représailles, le chef Pak l'envoie se faire oublier en province. Mais finalement, il le rappelle à Pyongyang quand le cadavre d'un Finlandais est retrouvé dans une chambre de l'hôtel Kyoro, la pépite architecturale de la ville réservée aux ressortissants étrangers. Toujours surveillé étroitement par le renseignement et la sécurité militaire, O. doit dès lors aussi composer avec les Affaires étrangères, chacun essayant de l'empêcher de mener son enquête.

Découverte d'un nouveau policier, l'inspecteur O., amateur de thé, amoureux des arbres, il cultive la rébellion passive, met un point d'honneur à ne pas porter le badge à l'effigie des Grands Leaders, aime travailler le bois, un passe-temps jugé antisocial qui le ramène à sa jeunesse auprès de son grand-père, un "héros de la Lutte et Coeur battant de la Révolution" qui, même mort, le protège encore des purges et des camps.
L'homme n'est pas de ceux qui obéissent bêtement aux ordres, qui admirent sans conditions la patrie, qui vouent un culte aux Kim. Il discute, il chipote, il creuse, il constate l'absurdité de la société dans laquelle il vit : une autoroute que personne ne peut emprunter, des avenues où de belles agentes règlent une circulation qui n'existe pas, un magnifique hôtel au milieu d'immeubles en ruines, des agences gouvernementales qui se surveillent entre elles... Malgré les obstacles, c'est aussi un bon enquêteur. Et la chose n'est pas aisée quand règnent les secrets, les mensonges et la corruption. Car sous cette affaire de meurtre d'un citoyen finlandais qu'on pourrait penser politique se cache un vaste trafic de voitures et la concurrence entre deux trafiquants qui refusent de partager les bénéfices.
Roman d'espionnage un poil complexe, "Un mort à l'hôtel Koryo" vaut surtout pour la personnalité attachante de l'inspecteur O. et l'immersion dans la société nord-coréenne. Une lecture intéressante.

Grenouilles

Mo Yan

Points

8,30
13 mai 2019

C'est sous le nom de plume de ''Têtard'' que Wan le Pied est devenu écrivain et dramaturge après une carrière dans l'armée chinoise. Et c'est aussi de ce pseudonyme qu'il signe les lettres qu'il envoie à son maître en écriture, le japonais, Sugitani Yoshihito; de longues lettres où il entreprend de raconter la vie de sa tante Wan le Coeur afin de mettre en ordre ses idées avant d'écrire la pièce de théâtre dont elle sera le sujet. Fille d'un héros de la nation, communiste convaincue et gynécologue réputée, la tante a exercé pendant plus de cinquante ans dans la canton de Dongbei, berceau de la famille Wan. D'abord respectée pour ses méthodes novatrices et sa capacité à mener à bien les accouchements les plus difficiles, la tante devient la bête noire de toutes les familles du canton quand les autorités chinoises mettent en place la politique de l'enfant unique. Pragmatique et fidèle au Parti, la tante ne fait pas de sentiments et poursuit sans relâche les femmes enceintes de leur deuxième enfant pour les contraindre à avorter. Convaincue jusqu'au fanatisme, elle écume les campagnes avec son assistante, Petit Lion, pratiquant avortements, vasectomies, hystérectomies et poses contraintes de stérilets, appliquant à la lettre des directives gouvernementales mal acceptées par les paysans qui veulent un fils pour leur succéder et de nombreux enfants pour aider à la ferme.

Lire Grenouilles, c'est d'abord se plonger dans la campagne chinoise la plus reculée et faire la connaissance d'une palette de personnages aux noms improbables : Chen le Nez, Yuan la Joue, Wang la Bile, Xiao Lèvre-supérieure, etc. De petites gens respectueux des traditions, accoutumés aux aléas de la vie, qui ont supporté l'invasion japonaise, la famine, la libération maoïste pour finir par se rebeller contre la mise en place du planning familial et la politique de l'enfant unique.
Même s'il dénonce les dérives et la cruauté de cette loi incomprise, Mo Yan ne se départit pas de son humour. Ambiance baroque, situations loufoques, personnages hauts en couleur contribuent à alléger l'histoire souvent très dure de ces femmes prêtes à tout pour avoir des enfants, au péril de leur vie. Têtard raconte sa tante sans la juger mais si le combat qu'elle menait lui semblait juste, la fin de sa vie est troublée par les remords : ses mains sont rouges du sang de tous ses enfants qu'elle a empêché de naître. Et malgré les drames, la Chine ne semble pas avoir appris des erreurs du passé. Le présent n'est guère plus brillant pour les femmes, du moins les femmes pauvres utilisées pour la GPA, cause de nouveaux chagrins. Encore une fois, Mo Yan n'émet aucun jugement, sa critique implicite, discrète, enrobée d'humour, nous permet de tirer nos propres conclusions.
Un livre dont on ressort secoué par tant de cruauté et ému par le sort des femmes chinoises. La tante, personnage emblématique de la politique de Mao, est faite de contrastes. On l'admire pour ses compétences, on la déteste pour son fanatisme, on la plaint d'avoir été aveugle et sourde à la souffrance de ses congénères. Dans tous les cas, elle vaut le détour et méritait bien un livre. Et une pièce de théâtre ! Difficile de prime abord, la lecture de Grenouilles est finalement une expérience savoureuse et enrichissante.

Trop de cabales pour Sauve-du-Mal
11 mai 2019

À Sens, Matthieu de Fourchène quitte avec fracas son travail de précepteur, lassé des humiliations constantes de son employeur, le notaire Vouillet. C'est plein d'espoir en une vie meilleure qu'il prend la route pour Paris où il compte sur l'hospitalité de sa cousine Justine Bonnevy le temps de trouver une bonne situation et surtout de raisonner son frère aîné Thibaut qui dilapide la fortune familiale sans se soucier des siens.
Les Bonnevy ont bon cœur et accueillent volontiers le provincial dans leur foyer. Florent, Sauve-du-Mal pour ses patients, l'aide à retrouver Thibaut qui mène une vie de libertins et dirige le bureau de recrutement de la Compagnie d'Occident. Sous les ordres de John Law, l'aîné des Fourchène est chargé d'envoyer des colons peupler la Louisiane tombée dans l'escarcelle de l'Écossais en 1718. Mais quand Matthieu se rend au bureau de la compagnie, il tombe sur le cadavre de Vouillet. Florent arrive derrière lui, suivi de près par la maréchaussée qui embarque Matthieu accusé de meurtre. Persuadé de l'innocence du cousin de sa femme, Sauve-du-Mal plaide sa cause auprès du Régent qui le fait libérer. À charge maintenant pour le médecin de trouver le vrai meurtrier du notaire qui comptait un nombre impressionnant d'ennemis.

Troisième tome des aventures du médecin Florent Bonnevy et de sa pétillante épouse Justine, sous la Régence de Philippe d'Orléans. Toujours guidé par son souci de vérité et de justice, Florent est enquêteur malgré lui et dans cet opus, il tâte même de l'espionnage. Car même si le Régent apprécie ce jeune homme qui aime le confronter à la misère du peuple, il n'est pas homme à accorder des faveurs sans contrepartie. Informé d'un complot contre sa personne, Orléans somme le médecin d'aller espionner l'ennemi. Le monde des agents doubles ou triples, du mensonge et de la dissimulation est très éloigné du quotidien de Florent qui, heureusement, peut compter sur sa tendre épouse pour lui prêter main forte.
C'est toujours très instructif de lire un roman de la série Sauve-du-Mal où l'on s'immerge dans la vie quotidienne des Français sous la Régence de Philippe, duc d'Orléans. Florent Bonnevy préfère la compagnie des petites gens qu'il soigne, parfois gratuitement, mais il doit aussi fréquenter les nantis qui se vautrent dans la luxure quand le peuple meurt de faim. La Régence s'inscrit sous le signe du libertinage mais aussi des problèmes économiques de la Couronne. Dans cet opus, Dominique Muller évoque John Law, le banquier écossais à l'origine du billet de banque, impliqué aussi dans la colonisation de la Louisiane. L'homme a toute la confiance du Régent confronté à des finances exsangues après le long règne de Louis XIV et ses campagnes guerrières. Mais il ne fait pas l'unanimité auprès de ceux qui préfèrent les espèces sonnantes et trébuchantes et qui, par ailleurs, cherchent la faille pour chasser Orléans du pouvoir.
Une lecture divertissante et informative.