sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

L île au secret
21,00
20 juillet 2020

Islande, 1987. Alors qu'elle pensait passer un week-end en amoureux avec son nouveau petit ami, une jeune fille est sauvagement assassinée dans le chalet familial. L'inspecteur de police chargé de l'enquête, ambitieux et pressé, arrête le père qui se dit innocent.
Dix ans plus tard, en 1997, quatre amis qui se sont perdus de vue, entreprennent un week-end de retrouvailles sur l'île d'Ellidaey, un îlot rocheux, isolé et inhabité. La fête tourne au drame lorsqu'au matin, après une soirée bien arrosée, une jeune fille gît au pied d'une falaise. Dépêchée sur les lieux, Hulda Hermannsdottir hésite à conclure à un accident. Et lorsqu'elle découvre que les quatre jeunes gens étaient liés à la victime de 1987, le doute n'est plus permis, il y a bien eu meurtre. L'inspectrice n'a plus alors qu'une idée en tête : creuser dans le passé pour expliquer le crime du présent.

Deuxième tome des enquêtes de la dame de Reykjavik où l'on retrouve l'attachante Hulda quinze ans avant le premier tome. Et là n'est pas la seule étrangeté chronologique de Ragnar Jonasson qui aime beaucoup jouer avec le temps. Il nous promène donc à différentes époques, en mêlant deux enquêtes, et à différentes périodes de la vie de son héroïne. Le procédé est déstabilisant au début, puis on s'y fait, on s'installe dans ce va-et-vient entre passé et présent et surtout on prend plaisir à découvrir plusieurs facettes de la vie d'Hulda. Ainsi, on la voit partir pour les États-Unis sur les traces de son géniteur américain, juste après la mort de sa mère. On la retrouve, plus que jamais accrochée à son travail, après avoir perdu sa fille et son mari et, bien sûr, en proie aux brimades à peine déguisées de ses collègues masculins. Flic obstinée, femme solitaire et éprouvée par la vie, Hulda est un personnage brillamment trouvé. On sent que l'auteur a mis de l'amour et de l'humanité pour construire une héroïne originale, une femme blessée mais qui tient debout malgré l'adversité. Elle en occulterait presque le côté enquête qui est pourtant excellent lui aussi.
Hulda, du suspense, de nombreuses fausses pistes, une atmosphère étouffante et les descriptions époustouflantes de la nature islandaise... Tous les ingrédients sont réunis pour un polar dépaysant qui tient toutes les promesses du premier tome. Vivement la suite ! (ou le préquel plutôt...)

Les inconsolés / roman
19 juillet 2020

Pour Lise et Louis, c'est une évidence dès leur première rencontre, la certitude qu'ils vont s'aimer follement, passionnément. Mais la fille d'un émigré vietnamien et d'une orpheline normande peut-elle rêver d'un avenir avec un fils de bonne famille issu de la haute bourgeoisie ? Lise n'a rien, il a tout. Louis affronte la vie en conquérant, elle est timide, peu sûre d'elle. Et pourtant, ces deux-là feront fi des obstacles pour s'aimer, se déchirer, se séparer, se retrouver, se faire du bien, se faire du mal.

Conte moderne, suspens psychologique, romance sentimentale, dissection d'une passion, "Les inconsolés" sont tout cela à la fois mais ne s'arrêtent pas là. Au-delà de l'histoire d'un amour destructeur entre deux personnages que tout oppose, Minh Tran Huy s'applique à raconter tout ce qui fait obstacle à l'harmonie du couple; toutes les choses que l'on trimbale depuis la petite enfance, ce vécu qui nous a construit et qui ne cesse de nous hanter.
Lise et ses deux cultures, et sa mère mal aimante, et son père silencieux croit désespérément aux contes de fée où la princesse est délivrée d'un mauvais sort par un beau prince charmant. Alors quand elle le rencontre, elle se donne corps et âme à ce grand bourgeois qui a tous les codes, toutes les entrées, tous les réseaux. Mais elle se sent comme une intruse à ses côtés. Passés les premiers moments de la passion, Louis ne va-t-il pas se rendre compte qu'elle n'est qu'une pauvre fille, laide et gauche, qui ne mérite pas son amour ? Pourtant Louis l'aime et l'admire, même s'il s'enferme parfois dans son rôle d'homme orgueilleux, avare de déclarations sentimentales.
A force de non-dits, de malentendus, d'incompréhension mutuelle, Louis et Lise vont se déchirer et s'éloigner mais on n'oublie jamais un premier amour...
Porté par la magnifique écriture de Minh Tran Huy, "Les inconsolés" est un roman à deux voix, celle de Lise et celle de ''L'autre'' qui raconte la passion, de ses débuts enchanteurs jusqu'au drame final, car, c'est bien connu, les histoires d'amour finissent mal, en général...

Une enquête de Lilith Tereia / Le bûcher de Moorea / Thriller
17 juillet 2020

Le bleu turquoise des lagons, les plages de rêve bordées de cocotiers, une certaine douceur de vivre...Bienvenue à Moorea, le paradis sur terre. Une image de carte postale perturbée par un bûcher monstrueux, infernal. Sur le marae de la vallée d'Oponohu, un promeneur a trouvé des corps calcinés. Têtes, bras et jambes ont lentement brûlé dans ce lieu sacré du peuple tahitien. C'est Lilith, la photographe, et Maema, la journaliste, qui sont chargées de couvrir l'affaire pour La Dépêche. Fortes de leur amitié avec Kae, le gendarme local, les deux jeunes femmes ont accès à des informations de première main. Meurtre rituel ? Cannibalisme ? Crime crapuleux déguisé ? Les hypothèses sont nombreuses et Lilith est bien décidée à faire toute la lumière sur cette étrange mise en scène.
A des milliers de kilomètres de là, en métropole, Nael, tueur en série de son état, est lui aussi confronté à un inquiétant phénomène. Alors qu'il vient de supprimer une vieille fermière et un témoin gênant, il découvre le cadavre de son ex-femme dans la maison de sa victime. Pire ! La morte tient entre ses mains une photographie de lui qui pourrait bien le compromettre en cas d'enquête de police. N'écoutant que son instinct de survie, il embarque les trois corps pour les cacher dans un lieu connu de lui seul. C'est là, de l'autre côté de la frontière espagnole, qu'il fait la connaissance de Gaspard, un rat doué de la parole qui devient son compagnon de route. Aiguillés par d'autres photos retrouvées chez la fermière, ils s'envolent pour Tahiti où Nael semble avoir vécu avec Ariane, bien qu'il n'en garde aucun souvenir...

Première découverte de Patrice Guirao, créateur du concept de polar ''noir azur'', un roman policier mêlant le noir au bleu des îles. Dans Le bûcher de Moorea, il nous emmène à Tahiti, sur la petite île de Moorea pour un roman qui flirte avec les traditions tribales et le gore des tribulations d'un tueur en série. Ceci posé, on se retrouve avec un polar un peu bancal qui porte mal son nom. Certes, bûcher il y a mais l'enquête qui en découle passe très vite au second plan pour laisser la place aux tribulations de Nael et de son rat parlant. Et c'est bien dommage ! Car toute la partie tahitienne est vraiment intéressante, cette partie du monde ayant été peu explorée par le monde du polar. Guirao nous propose une photographie historique et sociologique de ces îles du bout du monde, mettant en avant ses beautés naturelles, la richesse de son patrimoine ancestral, sans omettre pour autant les problèmes sociétaux d'une population qui a bel et bien été colonisée et dont la jeunesse part à la dérive. Malheureusement, l'histoire alambiquée d'un Nael carrément barré en recherche d'identité vient parasiter ce qui faisait le sel du roman. Lui et son rat, dans une intrigue secondaire ennuyeuse, n'apportent rien à un récit qui méritait d'être approfondi.
Bilan mitigé pour ce polar déséquilibré dont on retiendra pourtant le cadre dépaysant et le duo féminin d'enquêtrices atypiques et complémentaires. Et en bonus, l'oncle de Lilith, tahitien pur jus, un sage vieillard, philosophe et attachant.

Bitna, sous le ciel de Séoul
13 juillet 2020

Venue de sa campagne pour étudier à Séoul, Bitna vit sous la coupe d'une tante et d'une cousine imbuvables. Pour fuir leur mépris et leurs insultes, elle parcourt les rues de la capitale coréenne et trouve refuge dans les librairies. Là, elle rencontre le beau Frédérick qui lui procure un emploi. Il s'agit de raconter le monde à Salomé, cloîtrée chez elle par une maladie dégénérative. Pleine d'imagination, Bitna invente des histoires pour la divertir, l'amuser, lui faire peur aussi. Très vite, Salomé devient dépendante de sa conteuse qui joue sur le fil ténu entre imagination et réalité et savoure son emprise sur la malade.

Quand un Nobel français s'essaie au roman coréen, cela donne un hymne à Séoul, à la littérature, aux mots, à l'amitié.
Inspiré par les légendes, les mythes, les traditions de la Corée du sud, Le Clézio raconte la ville tentaculaire, la moderne solitude, la séparation avec le nord et, bien sûr, la magie universelle des mots. Les histoires, contes, créés ou réels, de Bitna sont un pont entre Salomé, enfermée entre ses quatre murs, et le vaste monde extérieur. Les mots de Bitna apaisent ses maux et lui donnent une raison de continuer à lutter contre sa mort inéluctable. Shéhérazade moderne, mâtinée de Cendrillon, Bitna joue avec la réalité mais aussi avec son unique auditrice. Les mots lui donnent le pouvoir...presque de vie ou de mort sur une Salomé complètement à sa merci malgré son aisance matérielle, quand elle est sans le sou, pauvresse dans une ville riche.
Avec Bitna, Le Clézio nous invite à une bien belle promenade sous le ciel de Séoul, guidés par les mots portés par le vent. Un beau roman, riche et dépaysant.

Canicule, Prix des lecteurs Polar 2018

Prix des lecteurs Polar 2018

Le Livre de Poche

8,20
13 juillet 2020

Vingt ans qu'Aaron Falk n'a pas mis les pieds à Kiewarra. Depuis qu'avec son père il a quitté la ville, poursuivi par la vindicte du père d'Ellie. Il avait seize alors et il était soupçonné du meurtre de son amie. De l'eau a coulé sous les ponts et Aaron est désormais policier à Melbourne, spécialiste des affaires financières. Un drame l'a fait fuir, un drame le fait revenir. Luke, son ami d'enfance, presque un frère, vient de tuer sa femme et son fils avant de se suicider, ne laissant derrière lui que sa petite Charlotte, âgée de treize mois. Sans le mot du père de Luke, - ''Luke a menti. Tu as menti. Sois présent aux funérailles'' - il se serait épargné ce retour vu d'un mauvais œil par les gens du coin qui n'ont rien oublié du passé qu'il a voulu enterrer. Mais le mot l'a intrigué. Ce terrible drame familial pourrait-il être lié à la mort d'Ellie ? En tout cas, la mère de Luke ne croit pas un instant à la thèse du double meurtre et du suicide, aussi demande-t-elle à Aaron de mener l'enquête.

Ambiance oppressante, étouffante, caniculaire pour ce polar qui nous emmène en Australie, aux confins de l'Outback. Une bourgade agricole, deux drames à vingt ans d'intervalles et un flic confronté à l'hostilité d'une population d'autant plus nerveuse qu'elle n'a pas vu une goutte de pluie depuis des mois.
Canicule est un polar classique avec une structure classique qui va du mystère jusqu'à sa résolution. Et pourtant, c'est aussi un roman envoûtant, un page-turner qu'on ne peut lâcher une minute, un roman d'ambiance qui nous plonge au cœur d'un bled paumé australien. Les difficultés de cette communauté perdue au bout du monde, son isolement, sa pauvreté, son combat contre une nature hostile, tout cela est parfaitement bien décrit et on se met dans la peau de ces gens bourrus qui scrutent le ciel avec, au ventre, la peur de tout perdre. Certains restent chaleureux, cordiaux, solidaires, d'autres lèchent leurs plaies et grognent. Perdu entre passé et présent, intrus parmi les siens, Aaron Flack est l'autre atout du roman. Un flic comme il y en a tant, abîmé par la vie, empêtré dans ses souvenirs, qui sans se l'avouer revient aussi dans sa ville pour tenter de faire la paix avec son passé. Accusé, calomnié, il va chercher la vérité malgré les menaces et les coups.
Rondement mené et addictif, ce polar est un vrai coup de cœur.