sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

S'inventer une île

Gillot, Alain

Flammarion

17,00
19 février 2019

Mort. Noyé.
Alors qu'il rentre précipitamment de Chine où il supervisait un chantier, ces deux mots tournent dans la tête de Dani. Tom, son fils de 7 ans, est mort noyé alors qu'il était sous la surveillance de sa grand-mère. En France, il assiste comme absent à l'enterrement de son petit garçon et au nettoyage par le vide de sa femme Nora qui se débarrasse de toutes les affaires de Tom. Incapables de partager leur chagrin, Nora et Dani s'éloignent l'un de l'autre. Nora fuit Paris puis s'enfonce dans la dépression. Dani se confronte à sa colère, sa tristesse et sa culpabilité. Désemparé, il ne sait plus trop où il en est jusqu'au moment où le miracle se produit. Tom est là, à ses côtés, bien vivant ! D'abord sceptique, Dani finit par croire à cette seconde chance que le destin lui donne. Il prend la route pour Belle-Île et offre à son fils le temps, l'attention, la complicité dont il l'avait privé jusqu'ici.

Un livre touchant sur la perte d'un enfant et la façon dont chacun fait face au deuil. On voit bien comment le couple se délite. Malgré tout l'amour qu'ils se portent, Nora et Dani sont incapables de partager leur douleur, de dialoguer. Séparé par un chagrin incommensurable, le couple va chercher la voie du deuil, une façon de s'en sortir, de recommencer à vivre. Nora quitte la maison familiale mais ses tentatives pour nier le drame sont infructueuses et elle finit par sombrer dans une profonde dépression. Le mécanisme de défense de Dani est différent puisqu'au contraire de l'oubli, lui veut continuer à voir son fils et son apparition lui permet de se sauver de sa culpabilité. Père trop souvent absent, trop occupé, trop sûr d'avoir la vie devant lui, Dani se crée l'occasion de se rattraper auprès de Tom. Des vacances à Belle-Île pour ne penser qu'à son fils, se remettre d'aplomb, se retrouver, donner un nouveau sens à sa vie.
Une jolie histoire, triste et émouvante.

Belle-Amie

Les Escales Éditions

19,90
14 février 2019

Dix ans ont passé depuis que Bel-Ami sortait triomphalement de l'église de la Madeleine avec à son bras sa jeune épouse, l'héritière Suzanne Walter. Quadragénaire fringuant, il est désormais à la tête de La vie française, le journal de son beau-père, vit dans un luxueux hôtel particulier, est père de deux enfants et forme avec Suzanne un couple solide et solidaire. Une belle réussite qui ne saurait être complète sans un siège au Palais Bourbon. En effet, celui qui dorénavant se fait appeler Georges du Roy de Cantel vise la députation et, pourquoi pas, un ministère !

L'ambitieux Bel-Ami méritait bien de revivre, même sous la plume d'un autre que Maupassant. D'autant que Cobert s'en sort plutôt bien. Il a gardé les codes du XIXè siècle tout en modernisant l'œuvre. L'on retrouve Georges Duroy, fidèle à lui-même et les femmes qui l'entourent. Car Belle-Amie aurait pu s'intituler Belles-Amies avec Madeleine la journaliste pugnace, Virginie la bigote, Suzanne la fidèle alliée et Salomé, la mystérieuse. C'est par les femmes que Duroy s'est élevé, est-ce par elles qu'il chutera ? Elles semblent s'émanciper et militent pour leurs droits. Mais son ascension semble pourtant ne jamais devoir s'arrêter. Il veut réussir et il s'en donne les moyens, n'hésitant pas à tremper dans diverses magouilles, à la fois sûr de lui et naïf. Sûr de son instinct, sûr de son bon droit, sûr de son impunité et naïf de croire qu'il pourra manipuler, menacer, distribuer des pots-de-vin et toujours s'en sortir. Harold Cobert, qui a potassé son sujet, plonge son héros au cœur d'un scandale d'État, l'affaire du canal du Nicaragua, le grand projet de Ferdinand de Lesseps qui conduisit à la ruine ses investisseurs. Comme Maupassant avant lui, il décrit bien les mécanismes de la Troisième République, les luttes de pouvoir entre politiciens, journalistes et banquiers, les gouvernements qui tombent, la corruption, les chantages, les riches qui s'enrichissent quand les plus pauvres finissent ruinés...
Harold Cobert a su respecter le style et l'esprit de son modèle (auquel il fait d'ailleurs un charmant clin d'œil en l'intégrant dans son récit) tout en apportant sa touche personnelle, féminine, féministe, sensuelle, et son roman aurait pu être une belle réussite sans la pirouette finale qui tient plus de la farce peu crédible que de l'habile manipulation du lecteur. Un bon moment de lecture tout de même.

Hérétiques

Leonardo Padura

Anne-Marie Métailié

23,00
13 février 2019

Les affaires ne sont guère florissantes pour Mario Conde, le flic reconverti en vendeur de livres rares. Parfois, il a l'impression d'avoir retourné chaque pavé de l'île à la recherche d'un trésor littéraire et que le filon est épuisé. Aussi, quand Elias Kaminsky l'attend un soir devant chez lui avec les poches pleines de dollars et un cold case à élucider, Conde écoute son histoire et accepte la mission. Sur les traces d'un tableau de Rembrandt et d'un meurtrier, l'ex-policier découvre la peu glorieuse histoire du Saint-Louis, un paquebot allemand dont les passages, tous des juifs fuyant le nazisme, furent renvoyés vers l'Europe et la mort après de vaines tractations avec les autorités cubaines. Les parents et la sœur de Daniel Kaminsky, le père d'Elias, n'obtinrent pas l'asile malgré le Rembrandt qui leur servit de monnaie d'échange...
Propriété de la famille depuis le XVIIè siècle, le petit tableau a traversé le temps depuis sa création dans l'atelier du Maître à Amsterdam, la "Nouvelle-Jérusalem" pour le peuple juif persécuté de toute part qui trouva dans cette ville un havre de paix et de tolérance. La toile est un portrait, celui d'un élève de Rembrandt, Elias Ambrosius Montalbo de Avila, un juif qui voulait par-dessus tout être peintre malgré le tabou religieux qui interdisait aux membres de sa communauté de pratiquer cet art.
Peint au XVIIè siècle à Amsterdam, reparu dans une salle des ventes de Londres en 2009, le mystérieux tableau sera pour Conde l'objet d'une enquête dans le passé de La Havane, du temps où les juifs y vivaient en paix avant que la peur de Castro ne les chasse encore une fois vers d'autres horizons. En explorant les secrets de la famille Kaminsky, il fait la connaissance de Yadine, une "emo" en rupture totale avec la société et qui le charge de trouver sa meilleure amie, Judy, disparue depuis plusieurs jours. Le vieux détective découvre alors un autre monde, celui de ces jeunes Cubains qui ont choisi de se marginaliser pour fuir une société qui ne leur convient pas.

C'est toujours un plaisir de suivre les pas de Mario Conde dans les rues de La Havane. La recette de base reste inchangée : réflexions philosophiques de Conde sur la vie, la mort, la politique et l'âge avançant, la vieillesse, petits passages nocturnes entre les draps de la toujours belle Tamara, son amour de jeunesse, repas aussi improvisés que royaux chez Josefina et pour oublier les désenchantements, cuites mémorables avec sa bande de copains aussi (mal) barrés que lui. Ce qui diffère ici c'est la division en trois livres très différents et dont le point commun est l'hérésie. Vaste concept qui amène ses personnages à vivre différemment des membres de leur communauté et à se battre pour leur liberté. De Daniel qui renie son judaïsme pour se glisser dans la beau d'un cubain à Elias qui s'oppose à son rabbin en voulant peindre, jusqu'à Judy qui refuse de se fondre dans la masse et invente ses propres codes, ils ont tous fait leurs propres choix de vie, pensant ainsi, à tort ou à raison, accéder au bonheur. Outre l'hérésie, l'autre grand thème de ce roman est le sort réservé aux juifs à travers les lieux et les époques.
Ajoutés à la recette de base tous ces ingrédients rendent malheureusement le menu un poil indigeste. Trop de longueurs, trop de détails, trop de thèmes et un troisième livre carrément dispensable ou qui aurait pu faire l'objet d'un opus à part. Bilan mitigé après une lecture instructive mais fastidieuse.

Bel ami, el-Ami : roman

el-Ami : roman

Guy Maupassant (de)

Larousse

4,00
9 février 2019

Un emploi minable et mal payé, une chambre meublée dans un immeuble vétuste, des vêtements et des souliers usés mais un appétit de vivre et de réussir chevillé au corps, de belles manières et un esprit rusé. Tel est Georges Duroy lorsqu'il rencontre par hasard un ancien camarade de régiment dans une rue de Paris. Charles Forestier est arrivé, lui. Chef de la rubrique politique à "La vie française", il a ses entrées dans le beau monde, est marié à la voluptueuse et futée Madeleine et se propose de trouver un emploi à son vieil ami. C'est ainsi que Duroy entame une carrière de journaliste, épaulé par Madeleine qui l'aide à rédiger ses articles. Mais le jeune homme est ambitieux, il veut se faire une place au soleil, et c'est grâce à sa belle gueule et son bagout qu'il va s'élever dans la société. Georges Duroy plaît aux femmes, à toutes les femmes, les fillettes, les dames patronnesses, les épouses fidèles, les amantes frivoles, les jeunes filles en fleurs. Et toutes sont prêtes à se damner pour un regard, un mot d'amour, une caresse de celui que, dans les salons, on surnomme Bel-Ami.

L'ascension fulgurante d'un provincial, fils de cabaretiers normands, qui va gravir l'échelle sociale en se servant des femmes. De celle qui l'aide dans ses chroniques journalistiques à celle qui l'introduit dans la bonne société jusqu'à celle qui lui permet de s'enrichir, il prend, il se sert, il jette, sans faire de sentiments. Car le beau Georges Duroy ne s'embarrasse pas de scrupules. Cynique, égocentrique, ambitieux, il en veut toujours plus, il vise toujours plus haut et tant pis pour celle qui croit à ses déclarations d'amour. Pour Bel-ami, toutes les femmes sont des filles et il faut les traiter comme telles. D'ailleurs, Maupassant ne les épargne pas. Naïves, bêtement romantiques, elles se laissent aisément manipuler par le bellâtre aux dents longues. Même Madeleine, la plus maline, paie le prix fort son association avec cet homme sans vergogne. Elles ne sont pas les seules à subir la pointe acérée de l'écrivain. Toute la société française de la fin du XIXè siècle est la cible de ses sarcasmes. La classe politique, les journalistes et les financiers sont l'objet de ses critiques acerbes. Corruption, magouilles, collusions contre-nature entre la presse et la classe politique... en fin observateur, Maupassant décrit les vices de la Troisième République où les réputations se faisaient et se défaisaient, les gouvernement tombaient, d'un simple trait de plume. Et si on aime détester ce héros sans foi ni loi, on en vient aussi à se questionner sur l'ambition, le bonheur, la réussite à tout prix et à "s'amuser" des similitudes entre la société française décrite dans "Bel-Ami" et la France telle qu'on la connaît aujourd'hui. Jubilatoire et instructif !

Pense à demain, roman
12,70
5 février 2019

Paris, 1962. La France oublie la guerre et se repaît du boum économique des Trente Glorieuses. Le pays produit et construit, résolument tourné vers l'avenir et sa jeunesse se cherche. Comme Christine Lewenthal qui traîne son ennui dans les rues désertes du 15 août. La fille chérie de Camille Galay et Simon Lewenthal a presque oublié son père mort dans un camp de la mort et n'est pas proche d'une mère brisée par la perte de son mari. De sa famille, de la guerre, elle ne sait rien. Héritière des entreprises B&G, arrière-petite-fille de Madame Mathilde, la jeune Christine n'a même jamais mis les pieds au Mesnil, dans la demeure familiale dont il ne reste que des ruines. Mais là-bas, on se souvient encore très bien des Bertin-Galay. Aux Armand, les Donné continuent d'exploiter la ferme qui désormais leur appartient. Seul Antoine a quitté la campagne, pour se mêler de cinéma à Nanterre. Il déteste la maison de maître dont les restes calcinés le narguent à chacun de ses passages. Il est d'ailleurs circonspect quand il croise un étranger dans le jardin abandonné de la demeure. Que cherche Alex ? Il dit avoir mis la main sur des films odieux prouvant que Pierre Galay, le médecin de la famille, aurait commis des exactions en Birmanie au début du siècle. Ce jeune chercheur est bien décidé à remonter la piste et à creuser l'histoire de la riche famille. À mille lieues de ces considérations, le député Guillemot, de la branche ennemie de la famille, marie sa fille Viviane. L'homme nage dans le bonheur, il revit dans les bras de sa jeune maîtresse et attend un poste de ministre à brève échéance. Pourtant, aussi profond qu'on enterre le passé, arrive un jour où il revient frapper sur l'épaule de celui qui a voulu tout oublié. Actes héroïques ou mauvaises actions, l'heure des comptes a sonné.

Suite et fin de la fresque familiale d'Anne-Marie Garat. On retrouve dans ce troisième et dernier volet les Bertin-Galay, champions de l'agro-alimentaire et, les Guillemot, issus de la branche cousine, qui tâtent de la politique et les Donné qui ont longtemps servi les Bertin-Galay, avant que Madame Mathilde ne leur offre leur lopin de terre. Christine, Viviane et Antoine incarnent ces trois familles et sont le fruit des alliances, des secrets, des crimes même de leurs aînés. Mais les silences de leurs parents les ont privé d'un passé dont ils ne connaissent rien. Secoués par l'arrivée dans le groupe de Leni, une jeune Allemande engagée, ils découvrent véritablement la guerre et ses horreurs, la collaboration et la résistance. Mais eux dans tout cela, qu'ont-ils à prouver, à défendre ? Dans un monde où tout va de plus en plus vite mais où plane l'ombre de la guerre froide, la jeune génération peine à se trouver un idéal. La France tend vers la prospérité, les paysans deviennent des agriculteurs et voient leurs terres menacées par l'expansion des villes. En banlieue, les barres d'immeuble poussent comme des champignons. Le pays est en pleine mutation. Mais la guerre n'est pas loin et certains secrets ne demandent qu'à être révélés. Les résistants de la dernière heure, et collabos de la première, s'en sont sortis impunis, blanchis, vierges. L'épée de Damoclès de la justice et de la vengeance planent au-dessus de leurs têtes...
Anne-Marie Garat clôt son roman-fleuve comme elle l'a commencé, toujours avec la même élégance, le souci du détail, le subtil mélange d'histoires intimes et de grande Histoire. Roman populaire, feuilletonesque qui va puiser ses influences chez Zola, Maupassant ou Hugo, cette saga se dévore malgré sa longueur. Il est d'ailleurs conseillé de les lire à la suite pour ne pas se perdre dans les méandres de ces histoires qui s'entrecroisent. Cette conclusion apporte des réponses mais aussi des questions sur la mémoire, l'hérédité, la transmission et le Mal. Les hommes sont-ils maîtres de leur destin ou se trouvent-ils dans la main du diable ? Un diable qui se rit de l'Humanité et la laisse vivre juste parce qu'il aime la voir mourir lentement...