Mirontaine sta leggendo

http://lemondedemirontaine.hautetfort.com/

Professeure des écoles par correspondance et lectrice passionnée autant en littérature de jeunesse qu’en littérature générale.

1 février 2021

Le Dernier enfant c'est un peu le sujet qui tourmente. C'est la dernière journée d'un couple avant de déposer le dernier enfant dans son studio d'étudiant. Vingt-quatre heures dans la tête d'Anne-Marie du petit déjeuner au coucher. Les dernières tartines au petit matin pour le fils qui s'en va. Elle se remémore tous ces petits instants de bonheur simple partagé avec Théo. Les angoisses d'une maman affleurent, la pudeur du papa n'est pas en reste. La force de Philippe Besson c'est de vivre dans la tête d'une maman face au nid vide. C'est sobre et déchirant et forcément ça touche à l'intime et fait écho. L'infiniment petit du quotidien donne le vertige. Cette rupture rythme l'existence des parents. Philippe Besson souligne la place de l'imprévisible et questionne notre capacité à supporter l'incertitude de l'enfant qui grandit. Les liens restent sensibles, s'infiltrent et sont engrammés dans notre chair de parents. La vie d'avant, avec l'enfant s'obstine en filigrane. Pas d'ardoise magique pour la fragilité. Le stylet de l'enfance a laissé sa marque sur la surface de la vie d'Anne-Marie. Il faut vivre avec les tessons du souvenir, selon une relative solidité intérieure. C'est une torsion psychique à laquelle on se doit de faire face le mieux possible. Anne-Marie abandonne un certain pan de son existence et va se fondre sur un nouveau style d'existence. C'est une évolution pas uniquement un séisme, une sorte de modification intérieure, une mutation. Elle rompt avec son habitude d'être.
Je range ce livre dans le carré précieux de ma bibliothèque parce qu'il permet de retrouver cette force de l'incertitude de la vie et le courage d'être.

Gilles Abier, Raphaële Frier

Le Rouergue

6,50
1 février 2021

Elle a le visage rougi par le savon de son correspondant. Elle ne va pas le louper. C'est volontaire ce savon fait maison qui pue? Il lui a brûlé le visage. Elle se creuse la tête pour trouver un cadeau bien moche en retour. Elle pense à un pull tricoté bien rèche et démodé. Elle cherche en friperies mais ne trouve pas. Sa mère déprimée dans le canapé peut peut-être l'aider. La voilà motivée. Cliquetis d'aiguilles, pelotes peuplées d'acariens carnivores. Pourvu que ça lui démange...

Un savon, voilà l'idée de génie. Tutoriel et si on n'a pas tous les ingrédients on remplace, et si ça pue, il suffit s'ajouter du parfum. Et le tour est joué. En retour, ce pull moche, hideux qui gratte? Mais comment peut-on envoyer ça ? C'est une fayote. Il ne peut pas enfiler ce truc qui le fait ressembler à un sapin de noël. Alors hop poubelle et on n'en parle plus. Un rang à l'envers, un rang à l'endroit, le jersey, c'est pas pour lui.
" Vous adresserez un mail à votre correspondant.e avec la photo de l'objet reçu. "
Fil de panique .

C'est au Rouergue, dans la collection Boomerang. Deux textes en regard qui se répondent et se rejoignent maille après maille au creux du livre. C'est astucieux, drôle et bien ficelé. La bienveillance s'invite au creux de la vengeance.

Le Livre de poche

8,70
1 février 2021

« Elle voudrait leur dire comme la vie est rapide, ce n'est qu'une flèche, brûlante et fine, la vie est un seul rassemblement, furieux et miraculeux, on vit on aime et on perd ceux que l'on aime, alors on aime à nouveau et c'est toujours la même personne que l'on cherche à travers toutes les autres. »

Quinze jours avec Bakhita. Ce livre est dans ma bibliothèque depuis deux ans. Parfois, les biographies me font peur. Peur de trahir un substrat historique mais Véronique Olmi, que je lis pour la première fois, m'a totalement emportée dans la curiosité mobile de cette fillette née au Soudan, devenue esclave et religieuse en Italie. En Sicile, nous connaissons bien la soeur noire, comme Sainte Sara chez les tsiganes. Je craignais la description d'une violence faite à l'enfant mais l'écriture est subtile pour décrire l'indicible. Pour apprivoiser la peur, l'enfant se force à regarder la vie devant elle. L'abnégation de Bakhita est grande devant les êtres faibles, ses maîtres, qui en veulent à ceux à qui ils doivent beaucoup. La vie de Bakhita est une vie qui se vole, une vie qui s'achète et s'échange, une vie qui s'abandonne dans le désert, une vie sans même savoir comment on s'appelle. La douleur est une pluie glacée qui s'abat sur la vie de Bakhita. Elle écoute sa force et grandit. Elle s'entoure d'enfants car, comme elle, ils se font comprendre avec un langage de peu de mots et cherchent leur place. Elle ne lâche jamais la main d'un enfant. Elle est noire comme une nuit douce Bakhita. Sa vie est simple mais ses souffrances passées n'ont pas de mots. Bakhita aime être avec les enfants et les jeunes filles, parce qu'elle aime être avec ceux qui commencent. C'est une reconnaissance sans hiérarchie pour celle qui se demande si l'on peut être libre un jour quand son corps est noir.
C'est une lecture coup de coeur.

24 janvier 2021

"Aux yeux de mes clients je suis quelqu'un qui console ou qui vend la plus toxique des drogues. Mais la vie m'a appris qu'il n'y a rien de moins réel que ce qu'on nomme la réalité et qu'une mort, une trahison, une souffrance cessent d'exister du moment qu'on arrive à s'en distraire. (...) Il n'est rien en effet dont nous ne fassions commerce. Cette agence est un vaste sac où on trouve de tout."

C'est une fable douce-amère, celle de Delphine qui sait depuis toute petite que les êtres humains ont besoin de réconfort. Et parfois de mensonges pour réconforter la monotonie d'une vie. Tout s'achète et se vend, même les bons sentiments. Elle crée une agence qu'elle nomme " Pour vous". Elle devient marchande de rêves et d'illusions, vendeuse de bienveillance et de tromperie. Delphine apprend la mystification et devient guérisseuse des tourments de l'âme. Delphine prête son ventre, son corps, sa tête, ses jours et ses nuits, pour vous. Elle soigne en dupant blessures, deuils et désamours. Elle est tour à tour petite fille d'un vieux monsieur impotent, confidente d'un adolescent autiste perdu dans le monde virtuel, oiseau de passage d'un couple adultérin. Un monde de tromperie où seul Jones qui lui confie les carnets d'Adorno, jeune homme qu'elle aidera à fuir en fin de vie sera capable de fissurer ses défenses. On assiste à une lente métamorphose d'une femme, sa renaissance à la vie. Le ténu de la vie et l'incongru m'ont beaucoup plu.

J'ai déposé ce livre dans le carré précieux de ma bibliothèque à côté de Je voudrais tant que tu te souviennes. Dominique Mainard décortique brillamment le mal de vivre dans notre société libérale. Elle offre une histoire acidulée et acide des temps modernes.

18,00
24 janvier 2021

Helen Keller, sourde, muette et aveugle c'est un texte lu il y a vingt ans, lors d'un stage à l'institut des enfants sourds d'Arras. Je trouvais à l'époque les publications sur le monde de la surdité et du handicap chez l'enfant assez pauvres. Le parcours d'Helen Keller m'avait profondément intriguée. Angélique Villeneuve se propose ici d'adopter le point de vue de Kate, la mère d'Helen pour raconter l'histoire d' éducation de la fillette farouche, tenue pour folle. L'autrice en postface précise les écueils possibles de ce point de vue narratif : donner à lire le portrait d'une femme dont on sait si peu. Mais Angélique Villeneuve a ce grand talent de portraitiste avec une documentation en amont si riche et si respectueuse du contexte de l'Alabama, aux lendemains de la guerre de Sécession que toutes les craintes s'évanouissent rapidement. C'est une mère qui parle, celle qui veut protéger l'enfant différente, celle qui fera preuve d'abnégation pour la confier à l'enseignante qui parviendra à surmonter le handicap. Les descriptions sont d'une grande beauté tant par l'acuité morale, mais aussi visuelle du cocon végétal où se déploie le gynécée de la mère et la fille. Forêt têtue de l'enfance, silence maternel, bruissement des bêtes et des choses, crépitement des éléments s'accordent dans une écriture sensuelle.
C'est un très beau texte où j'ai retrouvé l'univers d'Angelique Villeneuve dans les éléments floraux, l'indicible des objets et la lumière omniprésente, malgré tout.
Offrez-vous ce livre, vraiment. C'est très beau.
" Après la maladie d'Helen, les fleurs, les livres et l'observation des oiseaux sur les rives du fleuve ont été seuls à parvenir, fût-ce par brèves étreintes, à la distraire de son chagrin. "
J'aurais aimé vous recopier la page 208 et le passage du corps d'homme-oiseau, si beau.