Mirontaine sta leggendo

http://lemondedemirontaine.hautetfort.com/

Professeure des écoles par correspondance et lectrice passionnée autant en littérature de jeunesse qu’en littérature générale.

Catherine GRIVE

Éditions du Pourquoi pas

13,00
29 septembre 2021

Parfois certains livres vous arrivent, et vous aimantent. Les illustrations d'Anouk Alliot et Seunghee Choi, toutes de bleu et rose,  m'ont transportée. J'ai ouvert cet album souple, intriguée par le graphisme et le choix des couleurs.  Les couleurs binaires bleu et rose alternent d'une page à l'autre.  Le bleu des vagues comme celui de la  crise affleure. Il a grandi en pointillés sur la double page et vient nous confier son histoire. La différence du monde qu'il perçoit et la fragilité des choses.  Son humeur instable lorsqu'" Il tend la main pour saisir ce qu'il désire ou croit désirer,  et ce qu'il touche ne correspond pas du tout."

Les signaux du langage lui font défaut et le dessin se destructure. Figures géométriques des visages masques et le halo rose de la mère bienveillante.

"Coeur battant,  vagues lisses. "

Son cerveau met plus de temps à lire les images et les visages.  Tout lui paraît faux. Le bleu de la mer imbibe la page et ses idées. L'imaginaire dit si bien le trouble de la bipolarité.
Et puis le rose quiétude revient,  doucement,  par petites touches.

 " Il voudrait tout plutôt qu'être lui".

Il est "une identité mutante" nous confie Catherine Grive. Elle redonne la parole au naufragé. Son malheur est réel et plastique. L'armure est si frêle. Il oscille sur les vagues,  de crise en crise.
Un album pour ressentir et semer. Ce livre est une traversée dans le monde de la bipolarité,  celle que j'accompagne pour certains élèves descolarisés.
C'est un beau projet d'écriture  en partenariat avec l'association Bipolaire ? Si Tu Savais et l'Ecole d'art d'Epinal.

La littérature de jeunesse est gracieuse lorsqu'elle est contenue dans un si bel écrin.

27 septembre 2021

C'est un roman très singulier dans une nouvelle maison d'édition @editions.dalva qui publie exclusivement des femmes. Je n'avais lu aucune critique mais en librairie la notion du corps de femme et le parallèle à l'animal m'intriguait.

C'est le destin chamboulé de Lucy, en rémission d'un cancer du sein. Elle est reconstruite en bimbo et vit mal ce nouveau corps conforme au désir masculin de son compagnon. Elle va croiser la tragédie impliquant une pieuvre qui tente de sauver ses oeufs.

C'est un peu barré dans la première partie puis Erin Hortle, australienne, amoureuse de l'océan raconte combien d'épreuves un corps, celui de la femme, peut endurer.

Son couple se délite. Ses seins siliconés s'effacent. Des tatouages de pieuvres vont couvrir les cicatrices.

Parfois c'est la pieuvre qui raconte la psyché féminine. La force du texte réside dans cet impact entre les espèces, humaines et animales.

J'ai nagé dans ce roman, dans les vagues de Tasmanie sans jamais me noyer. C'est un roman féministe subtil mais surtout environnementaliste.

La transformation par l'épreuve attendue, mais vraie.

Les pieuvres veulent dire quelque chose pour elle. Quelque chose qui parle de sacrifice féminin, de persévérance, de la futilité de tout ça, quelque chose qui dit que nos corps peuvent rater, et pourtant on continue comme on peut.

Au creux du texte, Lucy met la vie des pieuvres en bocal. La pieuvre se régénère après un membre arraché.

Qu'en est-il de la femme?

Flam Jeunesse

13,00
27 avril 2021

C'est un livre empli de délicatesse. L'histoire d'une rencontre scolaire avec un botaniste. L'histoire d'une rivière, la Louve, celle de Loon, aussi. Une enfant autiste. C'est une belle leçon humaniste. Un texte de littérature de jeunesse comme une invitation à la lenteur, à l'observation. Kochka réunit une citation de Rumi, la nature sauvage de l'enfant différent et distille des réflexions lumineuses. C'est réaliste et poétique. Kochka, je l'aime beaucoup. Elle est maman d'un enfant autiste et elle saisit les visions et les perceptions des autistes. Ils sont messagers de la lumière. Le botaniste accepte Loon dans sa grandeur et sa spécificité. Il accueille la fillette sans la juger imparfaite et réussit à décoder habilement l'enfant grâce aux éléments de la nature.
J'ai visionné les petites vidéos de Kochka tant j'ai plaisir à l'écouter et à la lire. Les illustrations sont de @francoisravard

." [...] parce que certains mots sont parfois très mal compris. Ils ne sont pas toujours sur mesure. Il y a tellement d'espace autour d'eux qu'on peut mal s'y accrocher. On ne sait pas sur quel pied danser. Ce sont de drôles de souliers.
[...] personne ne détient à lui seul la vérité. Ou plutôt, chacun n'en a qu'une goutte, et la vérité c'est toutes les gouttes, alors il faut les rassembler. Et il faut le faire tranquillement, sinon on perd des gouttes en route: celles de ceux qui manquent de confiance en eux...les plus timides, les émotifs. Ceux qu'on aura effrayés en criant ou en parlant fort. Parce qu'ils auront eu l'impression que les autres savent plus qu'eux."
Chacun sait ce que sa vie lui enseigne.

22 avril 2021

S'offrir ce ciel sans même lire la quatrième de couverture. Simplement parce que je suis toute la publication de Fanny Chartres. Pavese s'invite en exergue :" Chaque nouveau matin, je sortirai dans les rues en cherchant les couleurs. "
La vie d'Ethan Claudel est une grande énigme depuis son placement au quartier Arc-en-ciel par les services sociaux. C'est la traversée du silence depuis qu'il a quitté, avec son frère Yaël, sa famille dysfonctionnelle. Ethan doit signifier l'indicible à toutes les parties de son "Moi" et chasser sa maladie d'"excèsdemal" qui recouvre son corps de cartes géographiques. Il est le Petit Poucet version dermatologique. Fanny nous confie l'indicible par une forme privilégiée de relais entre l'individuel et le collectif en racontant la vie de l'enfant grâce aux dialogues insérés dans la narration des séries télévisées. Dans cette désagrégation familiale, l'éducateur a des airs de Hopper, le shérif de Stranger Things. Son foyer a des allures de Prison Break. La lecture du merveilleux voyage de Nils Holgersson est une chance de survie. La littérature de jeunesse dit l'épreuve d'Ethan entre diction privée et ouverture à la communauté des lecteurs par ce procédé habile des références communes aux séries. La maladresse des voix enfantines tente de circonscrire le vide de l'existence résignée de l'enfant, d'étouffer ses angoisses et ses rumeurs intimes. Fanny parvient par le battement d'une hésitation, l'insistance d'un mot, l'enroulement d'une phrase à faire entrevoir les vertiges de l'enfant. Pourtant, la lumière revient au terme de ce parcours individuel et social. La mue est le résultat de l'alliance entre les mots et la perte.Chaque élément de la nature se peuple d'un écho traumatique : comme les oiseaux, partout à la fois, intacts et sauvés. Le végétal, l'animal, le ciel, les constellations : tout devient trace de secours.
L'écriture de Fanny Chartres a la précision d'une écoute. Elle avoue sa nature ambivalente d'arme de perte et de puissance de vie, de survie.
C'est un texte très abouti et pour moi un compagnonnage essentiel en littérature de jeunesse.

14,00
20 avril 2021

Valentin donne une couleur à ses amies. Souvent des filles, avec les garçons, c'est plus compliqué. Un garçon d'ordinaire c'est vert armée. La seule arme de Valentin ce sont ses manières gentilles. A l'école, c'est compliqué pour un garçon trop soigné. L'enfant décide de s'extraire et tout arrêter pour penser. Son rêve c'est de faire communauté et de développer une mentalité commune comme les tissus qu'il assemble chaque matin pour se vêtir. Un patchwork de résonance avec les autres. C'est difficile de se confronter aux cadres mentaux qui enferment les garçons dans les jeux de bagarre. Le vêtement est vecteur de singularité et le langage de l'album se fait texte-style. Valentin se protège dans les textiles. Un tissu est complexe, une multitude de choix au cours de sa fabrication vont influer sur son comportement une fois transformé en produit fini. Pour un garçon, c'est pareil, il est fait des fibres qui le composent, de la torsion du fil créé avec les autres et de comment on assemble ses coutures aux autres. Valentin apprend à coudre, première approche du tissu pour comprendre la relation et la nature du tissu.

" Le fil trace des lignes sur le tissu, c'est droit, régulier, rassurant. Pas de bagarre, pas de ballon, pas de filles ni de garçons. Juste un bruit, et le fil qui avance sur son chemin, sûr de lui."

Assembler des tissus c'est former un tout de cicatrices recousues. On ne peut pas tricher sur nos différences comme on ne peut contraindre une fibre textile. Un coton cardé n'aura jamais le lustre d'un beau coton peigné. Pour l'enfant, sa nature et son caractère sont tout aussi déterminants. Le texte de Chiara Mezzalama et les illustrations de Reza Dalvand sont chaîne et trame pour créer la texture de l'album ou l'armure de l'enfant.

Cet album joue sur les contrastes des textures pour créer des motifs très lisibles et précis sur la différence, des croisements dans l'étoffe parfois douloureuse de l'enfance.

Album publié aux Éditions des éléphants.